Denise Bombardier sur nos sociétés et les «Vieux»:
Dans l'ancien temps où l'on désignait les personnes âgées sous le nom
de «vieux», on les fréquentait davantage que de nos jours, où le mot
est devenu tabou. On aime se donner bonne conscience tout en niant la
dure réalité de la vieillesse avec des expressions ridicules comme
«l'âge d'or» ou cette autre, aseptisée, «les aînés», qui devrait
normalement comprendre tous ceux qui sont les aînés de leur famille, ce
qui inclut l'enfant de trois ans par rapport à son frère de onze mois.
Bref, on a changé de vocabulaire mais, hélas, de comportement aussi.
Les gens âgés ne sont plus des «vieux», ce qui nous donne sans
doute une justification pour les abandonner à leur sort dans des
hospices rebaptisés «résidences» -- c'est moins brutal -- où l'on se
rend à reculons quand on a réussi à ne pas reculer au moment d'y aller.
«Trop dur de voir tous ces éclopés de l'âge», disent certains. «Ça me
prend deux jours à m'en remettre après une visite», avouent les âmes
fragiles. «Je n'ai pas besoin de visiter souvent mon père (ou ma mère).
Il a perdu la notion du temps», affirment les réalistes.
[...] Nous connaissons la situation, car nous avons tous mis les pieds un
jour dans un de ces foyers. Nous y avons entraîné parfois nos enfants
et leurs réactions, un mélange de peur, d'accablement et d'impatience,
nous portent à croire que notre avenir de vieux ne sera pas rose. C'est
peu dire que les nouvelles générations n'ont pas été éduquées dans le
culte de la famille, dont elles ont connu plutôt l'éclatement avec,
pour conséquence, leur éloignement, voire leur séparation de la tranche
maternelle ou paternelle.
La fréquentation des vieux dans les centres d'accueil ne peut aller
qu'en diminuant. Si bien que la qualité générale non seulement des
soins mais aussi du climat de ces foyers devrait être un objectif
social, faute d'être un objectif personnel.
Tout ceci est fascinant mais surtout fait peur parce qu'être vieux, ne plus pouvoir paraître jeune dans notre monde est dangereux parce qu'alors on vit dans un environnement hostile. A New York, non à Manhattan quand on voit des vieux, ils sont dans le Upper East and East Side (les quartiers riches), ils marchent avec leur chien ou accompagnés d'une infirmière. S'ils sont seuls, ils marchent doucement en donnant l'impression de ne voir personne et d'être invisibles. New York n'est pas une ville facile pour les vieux, on sait que la seule manière de continuer à y vivre après un certain âge est d'avoir de l'argent, pas de la famille mais de l'argent.