Alain Gresh tape fort et juste:
Heureusement, il ne manque pas de candidats pour occuper cette place du « bon musulman », de celui qui dit ce que nous avons envie d’entendre, et qui peut même aller plus loin encore dans la critique, car il ne saurait être soupçonné, lui qui est musulman, d’islamophobie.
Les Anglo-Saxons ont un joli nom pour désigner ces personnages, « native informant » (informateur indigène), quelqu’un qui simplement parce qu’il est noir ou musulman est perçu comme un expert sur les Noirs ou sur les musulmans. Et surtout, il a l’avantage de dire ce que « nous » voulons entendre : ainsi, en 2003, Fouad Ajami, un Libanais, est devenu célèbre aux Etats-Unis en défendant la guerre contre l’Irak : si même un Arabe le dit, alors…
Je suis toujours frappée (ce sentiment est presque toujours suivi par le dégoût) par les gens qui fétichisent les différences au point de ne plus voir que celles-ci en dénuant à ceux qu'ils ne considèrent que comme musulmans, noirs, ou juste non-blancs le droit de penser pour eux-mêmes au lieu d'être un représentant, un expert, ou oui un informateur indigène.
Mohamed Merah est devenu trop facilement un musulman, un Français d’origine algérienne, un représentant de ceux qui lui ressemblent alors qu'il n’était que lui-même et que justement cela semblait lui poser beaucoup de problèmes.
Trop de gens ont des obsessions morbides qu'ils justifient en affirmant qu'ils pensent bien et qu'ils sont avec les faibles pour les sauver fréquemment d'eux-mêmes puisqu'ils savent qui ils sont, ce dont ils ont besoin mieux que quiconque et qu'il n'est pas possible pour ces pauvres créatures de savoir ou juste de refuser la « civilisation, » ou la possession qu'ils leur offrent si noblement.
J'essaye de dire qu'Alain Gresh met le doigt sur un phénomène qui en France prend un aspect particulièrement salace en faisant de l'autre toujours une victime qui a besoin d’être sauvée, un objet qu'il faut posséder, un être en soi qu’on doit purifier pour satisfaire des fantasmes ou confirmer une idéologie nauséabonde.
Hélas, notre époque n’a pas encore réellement dépassé le temps de Kipling puisqu'il existe encore trop de noirs et musulmans professionnels qui disent tout savoir sur ceux qui leur ressemblent et trop d'êtres avec un complexe de supériorité qui prennent leur pied en chosifiant ceux qui ont comme dirait Sarkozy l'apparence musulmane ou exotique.
Pour dire les choses plus crûment, il y a des gens qui n'ont pas le droit de dire « casse-toi pauvre con » sans que les uns n’affirment qu'ils fournissent ainsi la preuve de la vulgarité et du barbarisme des « leurs » et que les autres, les plus pervers, n'interprètent cela comme une invitation non pas au voyage mais à une forme plus vicieuse de domination qui commence par une déshumanisation.
Gresh le dit autrement ou ne va pas suffisamment loin mais le terme indigène est ici juste puisque le problème est existentialiste et Sartrien. Le fait qu'il faille toujours trouver de bons musulmans, de bons noirs, de bons juifs, de bons handicapés prouvent bien que leur différence est fétichisée et qu'ils sont l'objet de fantasmes les plus abjectes de personnes galvanisées par le complexe supériorité de Tarzan domestiquant Cheeta ou celui de Robinson civilisant Vendredi.
C’est dur à dire (pas vraiment) mais il est toujours facile d'exploiter, de violer ou juste de harceler les personnes qu'on croit sauver de l'obscurantisme ou juste de la sauvagerie.