Roland Goeller sur le film de Margarethe von Trotta, Hannah Arendt :
Simplifions les choses sans les banaliser, il est impossible de lire, comprendre et apprécier René Char sans être délicieusement complexe.Le drame de Hannah Arendt oscille dans l’abîme d’ambiguïté qui sépare droit et justice. Aux yeux des juifs, faire rendre gorge à tout individu qui a participé de près ou de loin à la « solution finale » ne peut être que légitime et juste. Eichmann ne pouvait ignorer ce qu’il advenait des personnes transportées dans de vulgaires wagons à bestiaux, sans nourriture et sans eau. A leurs yeux, Eichmann est un monstre parce qu’il s’est « commis ». Pour la philosophe Hannah Arendt, à l’inverse, Eichmann n’est qu’un commis pris dans la tourmente d’un projet monstrueux qui l’a dépassé. Aussi, un doute vient-il quant au véritable thème central du film. Est-ce la vie de Hannah Arendt, ainsi que le suggère le titre, ou plutôt un regard allemand sur la douloureuse question de la Shoah à travers un personnage qui fut l’élève d’un ses plus emblématiques philosophes ? (...) En tant que témoin du procès, Hannah Arendt revendique une légitimité en invoquant ses racines juives et le transit par le sinistre et méconnu camp français de Gurs, dans le sud-ouest. Cependant, l’universalisme heideggerien et sa rigueur intellectuelle constituent les instruments de sa pensée. Hannah Arendt trouve dans le bourreau nazi le prototype de « l’homme qui ne pense pas », qui a cessé de regarder l’humanité comme un ensemble pour en arraisonner les parties, qui a abdiqué de sa « responsabilité d’homme » pour n’être qu’instrument d’un pouvoir, d’un projet, d’un mouvement, prêt à toutes les compromissions et abjections pourvu qu’il puisse s’en laver les mains.

