Eric Fassin a écrit un article important dans le Monde au début de la semaine sur la ségrégation ou plutôt le processus de déségrégation aux Etats-Unis et les leçons que peut tirer la France de cette expérience. Fassin revient sur la décision de la Cour Suprême Américaine qui interdit l’utilisation de critères raciaux par les écoles publiques pour lutter contre la ségrégation sociale. Morceaux choisis :
(…) c'est un véritable coup d'arrêt que marque aujourd'hui la Cour suprême. Il arrive au terme d'une décennie de remise en cause des politiques de discrimination positive, non seulement dans les tribunaux, mais aussi dans l'arène politique. (…) Les sciences sociales ont pourtant rappelé à la Cour suprême les avantages de l'intégration, et la discrimination positive a fait ses preuves aux Etats-Unis. Ainsi de l'armée, où (à la différence de la France) les Noirs ne sont pas cantonnés aux rôles subalternes. Ces politiques volontaristes ont bien permis le développement de classes moyennes de couleur, on le voit dans les universités, les entreprises et la classe politique. Sans doute les ghettos n'en ont-ils pas bénéficié ; mais riches ou pauvres, les Noirs restent massivement favorables à la discrimination positive (à 93 %).
(…) Aux Etats-Unis, la discrimination positive recule donc depuis plus de dix ans, alors même qu'elle a prouvé son efficacité et qu'elle rencontre une approbation croissante dans l'opinion publique. Comment comprendre ce paradoxe ?
Sans doute est-il l'effet d'un "activisme judiciaire" : les républicains ont en effet réussi à remplir les tribunaux - jusqu'à la Cour suprême, dont la majorité a basculé en leur faveur pendant les années Bush. Mais le succès politique passe aussi par une stratégie rhétorique. Aujourd'hui, les conservateurs se drapent dans une posture "color-blind", aveugle aux races, quitte à s'aveugler au racisme. Autrement dit, c'est au nom de l'universalisme qu'outre-Atlantique on interdit aujourd'hui de combattre la discrimination raciale.
(…) Il convient de tirer les leçons de cette actualité américaine dans le contexte français. Ici aussi, les nobles principes de l'universalisme républicain servent souvent à cautionner l'inaction. En outre, l'exemple de la Cour suprême nous rappelle qu'il ne suffit pas d'exceptions à la règle pour ébranler l'ordre des choses : le juge noir et son confrère hispanique, récemment nommé, sont les piliers de la majorité conservatrice.
Ceux qui doivent tout à la promotion individuelle, voire au fait du prince, sont parfois moins désireux de transformations structurelles. Une hirondelle de couleur ne fait donc pas le printemps de la diversité. Contre la ségrégation, et la discrimination, la question est ici comme ailleurs : quels moyens voulons-nous accorder à nos fins ?
La question que pose Fassin est la bonne et je crois aussi que son article démontre les raisons pour lesquelles parler de discrimination positive en France est une mauvaise manière de parler ségrégation, déségrégation, de discrimination à l’embauche et de racisme pour deux raisons fondamentales. La première raison est que la France et les Etats-Unis ont une histoire différente. En France, il continue d’exister cette guerre des mémoires qui permet à certains de contester la Francité de certains citoyens et de se focaliser sur le faux problème de repentance pour éviter d’avancer et poser la question essentielle de responsabilité et des conséquences de l’histoire. Aux Etats-Unis même si beaucoup contestent le fait que l’histoire a des conséquences qui perdurent et qui expliquent la situation des Africains Américains d’aujourd’hui, personne ne conteste la nationalité des Africains Américains et surtout le fait que l’esclavage a été une institution supportée par l’Amérique en dépit de ses valeurs et qu’après la fin de l’esclavage, les noirs ont continué à être mis en marge de la société par des lois et des mœurs abjectes. Ce que j’essaye de montrer est qu’en France, la nature du dialogue et même du problème est différente parce qu’au cœur du débat se trouvent les questions de citoyenneté et d’identité qui ne sont toujours pas résolues puisque ceux qui réclament plus d’égalité sont trop souvent pointés du doigt comme des personnes qui sont Français malgré eux, qui n’aiment pas la France et qui surtout ne font aucun effort pour s’adapter en exhibant leurs origines et leurs cultures étrangères.
La deuxième raison est que ces deux pays ont des systèmes judiciaires et des cultures politiques différents. Fassin décrit bien comment les conservateurs Américains ont réussi à rendre impuissant l’affirmative action en se focalisant sur l’aspect raciale de la mesure et en utilisant l’argument de l’égalité pour arguer que l’affirmative action était une mesure non seulement raciste mais qui menaçant le concept même d’égalité puisque la couleur d’une personne devient une justification pour un « meilleur » traitement. Surtout la culture politique américaine favorise des clashs idéologiques en permettant un certain dynamisme idéologique qui n’est pas toujours présent en France. C’est pour cette raison que les lignes bougent continuellement en Amérique et qu’aujourd’hui l’affirmative action est menacée alors qu’elle ne l’était pas il y a 25 ans. C’est aussi pour cette raison que je crois que la récente décision de la Cour Suprême annonce le début et non la fin d’une lutte acharnée sur ceux que seront les moyens utilisées durant ce siècle pour lutter contre la ségrégation sociale et raciale.
L’affirmative action a beau être menacée mais cela ne tuera pas le dialogue sur la question sociale et raciale aux Etats-Unis justement parce que des associations et des lobbies puissants existent qui ne laisseront pas mourir ce débat. En France par contre, il est encore possible de parler d’immigration et d’identité nationale, de parler de discrimination positive tout en disant à ceux qui n’aiment pas la France de la quitter et surtout en disant que certaines personnes sont en marge de la société à cause des insuffisantes de leurs cultures d’origines qui font d’eux des mauvais Français (le mouton dans les baignoires, l’excision, la polygamie, la famille Africaine qui ne sait pas éduquer ses enfants, les Turcs qui se marient entre eux, …etc.).
Pour ces raisons, j’ai toujours été contre la discrimination positive en France et pensé qu’elle était utilisée par Sarkozy comme il a utilisé ses citations sur Jaurès et sur Blum, comme un gadget. Le but était de tuer le débat sur le racisme et l’intégration en faisant que c’étaient des problèmes résolus par la discrimination politique et donc par lui. Sarkozy devenait donc celui qui avait la solution magique qui réglera tous les problèmes et qui pouvait donc aussi par ailleurs se permettre de tout dire et n’importe quoi puisqu’il avait non seulement Dati et Yade à ses côtés mais aussi puisqu’il disait à ceux qui criaient racisme et discrimination qu’il allait leur donner du boulot.
La discrimination positive est un concept qui est volontaire resté creux puisqu’à aucun moment Sarkozy n’a expliqué les principes sur lesquelles elle serait basée mais surtout n’en a définit les paramètres parce qu’il savait bien qu’il valait mieux pour lui être abstrait faisant rêver tout le monde sans jamais rien faire d’autres que d’utiliser des symboles pour faire croire que le reste suivra. C’est une méthode favorite d’une partie de la droite américaine qui aime utiliser les femmes ou des personnes issues des minorités pour défendre des politiques que celles-ci rejettent comme si le sexe, l’ethnie ou la religion était plus important que tout ou permettait de faire taire des différences politiques.
La discrimination politique est une notion qui prouve bien qu’en France, on ne sait pas encore comment parler de questions raciales et sociales et que l’imagination politique est attardée puisqu’elle se contente de copier sans innover, sans réfléchir et sans surtout oser. Le politique en France se contente soit de prêcher, de dire aux minorités de se taire parce qu'il en a des comme eux dans sa famille qui sont propres et qui pensent comme lui, ou de surfer sur la question en parlant de repentance ou de racisme anti-blanc comme si le mot racisme ne suffisait pas parler de toute haine raciale, ou en faisant des discours fleuves et inepts sur la tolérance, la beauté et de l’originalité de la banlieue ou de l’Islam ou de l’Afrique comme si les sentiments pouvaient remplacer une politique constructive et devaient faire taire des millions de gens puisqu’on leur offre de la charité et de la pitié sans jamais vraiment leur tendre la main de peur d’être contaminé par leur vermine.
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