Nous sommes six ans après le 11 Septembre 2001 et j’avoue que cette date est importante pour moi parce que je pense que ce jour ne m’a non pas changée mais m’a forcée à assumer mes convictions et mes ambitions. C’est ce jour-là que j’ai compris que je devais tellement de choses à l’Amérique parce qu’elle était le seul pays qui m’avait permis d’être et de rêver prospérer en dépit de mes contradictions et de mes passions. C’est aussi le 11 Septembre que j’ai compris que je ne pourrais jamais devenir de droite ou d’extrême gauche parce qu’en voyant s’écraser les tours jumelles par une seule fois je n’ai cru qu’il suffisait de rendre les coups, de prouver combien l’Amérique était forte pour que tout s’arrête ou de s’isoler du monde et de se repentir pour les soi-disant péchés et crimes des administrations américaines pour que les terroristes deviennent charitables. Le 11 Septembre m’a donc mise en face de mon américanisation car avant mes rapports avec l’Amérique étaient chastes car je n’osais pas par pudeur lui montrer combien je l’aimais et affirmer que cette relation amoureuse qui s’était créee entre nous serait éternelle puisque cet amour est rendu fervent par mon admiration pour elle et le fait qu'elle accepte mon besoin de liberté.
Il faut aussi que je dise que le 11 Septembre, contrairement à beaucoup d’autres, m’a forcée à me rappeler qu’il était impossible d’ignorer le monde et qu’on ne pouvait pas le repousser en s’isolant de lui ou en n’en faisant qu’une source de conflits. C’est pour cette raison que je pense que le « nous sommes touts américains » de Jean-Marie Colombani que j’ai repris l’année dernière était approprié mais hélas représentait une voie que mon Amérique n’a pas suivie à cause des erreurs de Bush causées par son entêtement à voir l’Amérique comme séparée du monde. Je me souviens que le premier discours de Bush après cet attentat au Congrès m’a presque fait pleurer de frustration car en l’entendant dire que les autres étaient soit avec l’Amérique ou contre elle, j’ai tout de suite vu qu’il divisait le monde inutilement sans oser affirmer que ceux qui refusaient d’admettre que les forts puissent être des victimes étaient inhumains et qu’en célébrant le 11 Septembre et en louant Al-Qaeda, ils se séparaient du monde parce que justement ce jour-là l’Amérique était devenue le monde. J’aurais donc aimé entendre Bush dire « nous sommes le monde et cet attentat injustifiable nous a montré que nous ne devons pas le laisser aux mains de personnes qui veulent le détruire au nom de Dieu ou de la justice absolue. » Mais il fallait un peu de culture pour cimenter ce lien entre l’Amérique et le monde et c’est pourquoi il est dangereux d’élire des leaders qui ne savent rien de l’histoire ou de la culture des autres.
La peur, le traumatisme et l’intolérance qui ont suivi le 11 Septembre m’ont permis de rejeter la facilité et d’accepter que la complexité des problèmes de ce siècle si jeune et pourtant si vieux. J’ai compris aussi qu’il serait difficile de notre temps d’être de gauche parce qu’il ne serait pas toujours possible de convaincre qu’être courageux ne veut pas toujours dire être fort et dure comme le sont les hommes lorsqu’on questionne leur virilité mais avant tout d’être juste et accepter que l’action des forts doit être refléter des valeurs autre que la force brute et ne pas se résumer à l’expression d’une pulsion ou d’une émotion primitive qui leur fait croire que toute action est morale lorsqu’elle est efficace et que donc le résultat, le succès est plus important que les valeurs.
Beaucoup de gens continuent d’arguer que le 11 Septembre a sommé le début de la troisième guerre monde pour se servir de l’histoire, faire l’apologie du retour de la politique dopée de testostérone et faire croire que nous sommes en 1932 et que seules des idéologies qui acceptent le fameux concept de guerre de civilisations permettront d’éviter un nouvel Hitler et une nouvelle Shoah. D’après eux, il faut agir, toujours agir, confronter, toujours confronter pour ne pas avoir une attitude Munichoise. C’est pour cela que la rhétorique qui a suivi immédiatement le 11 Septembre est majoritairement guerrière car il s’agissait de transformer la lutte contre le terrorisme en guerre éternelle pour simplifier les choses puisque le fait d’être en guerre justifiait tout et plaçait le citoyen dans un état de peur et de suspicion permanent qui le menait à n’imposer plus qu’une unique obligation à aux leaders politiques : celle de le protéger sans s’attarder sur le comment et le pourquoi.
En même temps, il est impossible de nier que quelque chose a changé avec le 11 Septembre et de se cantonner à blâmer l’Amérique et à lui refuser le statut de victime en voyant dans cet attentat ignoble un complot destiné à maintenir son empire et sa domination sur le monde. Lorsque je dis qu’il est difficile d’être de gauche ou plutôt du centre gauche, je veux dire que notre époque voue un tel culte à l’action qu’elle devient le symbole de la puissance et que réfléchir, dire qu’être fort ne doit pas ne vouloir dire que châtier, mettre en lumière les ambigüités et ses zones zone de l’action humaine est signe de faiblesse et d’impuissance. Même après les erreurs de Bush et l’Irak, les Démocrates aux Etats-Unis restent vulnérables à l’accusation qu’étant de gauche, ils ne peuvent protéger l’Amérique parce que la métaphore guerrière toujours efficace et qu’on ne demande rien d’autre à un général que gagner la guerre et de, par conséquent protéger son pays sans trembler ou sans hésiter, sans se poser des questions car les questions sont pour les faibles et les collaborateurs. De nos jours, ne pas être un homme ou une femme d’action veut dire non seulement être un sous-homme mais accepter d’être coupable et donc d’être une victime.
Six ans après le 11 Septembre, je reste donc consciente du fait que tout reste à faire et que le monde a besoin de monde pour ne pas être divisé pour créer des conflits inutiles qui ne résoudront rien. Je continue de croire à mon Amérique et de l’aimer tout en me rendant compte que je ne peux laisser derrière ma passion pour la France et mon attachement spirituelle à l’Afrique. Parce que je ne suis pas romantique, je ne cède pas à la tentation d’agiter mes points en l’air en criant comme beaucoup que tout changera avec la fin du libéralisme ou avec une révolution qui feront des justes et des pauvres les nouveaux maîtres. Je crois plutôt qu’il faut accepter si tout est possible, certaines choses et conditions sont inacceptables. Il faut accepter que changer veut dire non pas de faire des discours ou des actions spectaculaires mais simplement se regarder dans la glace tous les matins en se rappelant qu’on est un être humain et qu’on peut donc changer le monde en disant non ou oui sans suivre la meute hystérique ou aliénée en refusant de regarder l’état du monde et de l’autre.
J’aime répéter que je crois en l’être humain plus que je ne crois en Dieu tout simplement parce que je crois qu’avec les femmes et les hommes, on sait qu’on aura droit à des larmes, du sang, de l’allégresse, des injustices honteuses mais on sait aussi qu’ils sont capables de surprendre en se construisant un avenir époustouflant ne serait-ce que par vanité. Car, en fin de compte il s’agit bien de cela puisque lorsqu’on sacrifie sa vie et celles des autres au nom de Dieu, ce qu’on dit est que l’être humain n’a aucune valeur et qu’il doit devenir un Dieu en accepter de tuer et de détruire pour purifier l’humanité et établir sur terre une justice divine totalitaire où toute injustice deviendra justifiable puisqu’elle sera une punition divine. Le combat de notre temps n’est donc entre les fous de Dieu et les autres mais entre les amoureux du monde et de l’être humain et ceux qui croient qu’ils doivent devenir un Dieu ou un surhomme pour que la vie vaut la peine d’être vécue et que le monde mérite d’être chéri.
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