Edwy Plenel sur la polémique autour du film de Rachid Bouchareb Hors-la-loi:
Quel est donc ce pays si faible qu'il ne peut même plus assumer sa propre histoire ? Il suffit de lire les travaux des historiens français, d'écouter les témoignages recueillis il y a quinze ans par Mehdi Lallaoui ou de visionner le documentaire L'autre 8 mai 1945 pour connaître, avec ses nuances et ses contradictions, la vérité historique, car il y en a bien une, sur les événements de Sétif.
Cette défense par l'actuel pouvoir présidentiel d'une histoire d'Etat, mensongère et guerrière que l'on entend imposer à notre passé colonial, au lieu de le regarder tel qu'il fut, ombres et lumières mêlées, n'est pas un épisode anecdotique, porté par quelques nostalgiques. Elle est au ressort de la vision du passé et du monde qui, de longue date, anime cette présidence et dont les mots clés sont colonisation (positive), immigration (envahissante), islam (dangereux) et assimilation (obligatoire). C'est un passé mythifié et déformé qui est ici convoqué, mais dans l'espoir qu'il soit plein d'à présent, produisant un imaginaire actif.
En France, toute évocation
d’une certaine histoire donne lieu à des guerres de mémoires non pas parce que
la France n’arrive pas à assumer son passé mais parce qu’elle n’assume
pas son présent. L’évolution de la société française est bloquée par un
culturalisme et un racialisme qui conduisent à une divinisation d’identités qui
défont les liens sociaux en faisant croire qu’une nation doit avoir une identité
et une culture qui doivent se conserver contre certains changements et
certaines personnes. La polémique autour de Hors-la-loi serait insignifiante
dans un pays dans lequel il n’est pas acceptable d’affirmer qu’il existe des Français
qui ne sont pas vraiment Français ou qui doivent toujours le prouver en n’approuvant
pas certaines idées ou plutôt en suivant les soi-disant bonnes idées et traditions françaises.
On en revient encore une fois à l’incident de la blague d’Hortefeux sur les Auvergrants
durant lequel le sympathisant UMP est présenté comme un 'arabe acceptable' parce
qu’il est dit qu’il boit de la bière et mange du porc. Rachid Boucherab ne
semble pas avoir le droit d’avoir une vision personnelle, aussi biaisée,
limitée, et lamentablement subjective soit-elle, de son pays parce que ses
parents venaient d’ailleurs et qu’il serai toujours suspecté d’être un Français
malgré soi, quelqu’un qui a la nationalité française sans aimer sa patrie parce
qu’il n’a aucun lien de sang ou charnel avec elle. Les fascistes et les nazis,
le siècle dernier affirmaient penser avec leur sang, il me semble que notre époque,
hélas, par ses petites polémiques leur donnent raison.

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