Le Monde publie les bonnes feuilles du livre de son journaliste Philippe Ridet, Le Président et moi qui a passé toute la campagne aux côtés du candidat Sarkozy qui allait devenir le président. Ces bonnes feuilles sont intéressantes parce qu’elles montrent bien qu’il existe un problème de distance entre les politiques et les journalistes qui ne trouvent pas indécent d’employer le tutoiement avec ceux qu’ils sont censés objectivement couvrir. Morceaux choisis :
A la fin, je lui demandais : "Dois-je dorénavant te vouvoyer ?" Sa réponse : "Tu rigoles !" Voilà, après avoir été le journaliste qui tutoyait le candidat, je serais celui qui tutoyait le président. Puis il avait raccroché, très vite, sans salutations alambiquées, comme il devait le faire, j'imagine, avec ses collaborateurs. L'essentiel avait été dit, le message, passé.
Je sens bien qu'il faut que je m'explique et que je ne pourrai pas longtemps différer le sujet. Oui, je tutoie le président de la République (je ne suis pas le seul) et, oui, je suis journaliste. S'expliquer : le mot est mal choisi. Se justifier ? Pire encore. Il n'y a rien à justifier, c'est ainsi, un point c'est tout. Il y a juste à dire les choses, sans hystérie ni contrition. On me dira que cela ne se fait pas. Que cela nuit à la distance avec mon sujet. Que cela fait de moi la victime d'une tentative de séduction, voire d'intimidation. Un jour que je participais à une émission de télévision ("Arrêt sur images", défunte depuis) en partie consacrée à la question - qui fait tant fantasmer - du rapport entre Sarkozy et les journalistes, quelqu'un a parlé de "la violence totalitaire de la séduction". Je n'ai rien compris. Pourtant, cette personne avait accompagné sa trouvaille d'un regard entendu qui supposait que la chose allait de soi pour les initiés.
Je n'avais pas été brutalisé ni mis en demeure d'accepter ce tutoiement sous peine d'être écarté. Il était venu dans la conversation, je ne l'avais pas refusé. Cela me paraissait, comment dire... impoli. Oui, c'est cela, mal élevé. Je n'ai ni la force d'âme ni une assez haute opinion de mon métier pour m'émouvoir que l'on me tutoie. D'autres l'ont refusé. Je n'ai pas le sentiment qu'ils soient plus libres ou tellement différents dans la pratique de leur profession. Le tutoiement était, à l'époque où j'ai commencé le journalisme politique, une convention. Arrivé tardivement dans cette spécialité, cela me parut une façon simple et peu coûteuse de m'intégrer plus rapidement à mon nouvel univers. Des hommes de mon âge proposaient naturellement de me tutoyer. C'était leur code, une façon de se rassurer sur leur interlocuteur. Je ne voyais pas l'intérêt de faire le malin en refusant. M'abriter derrière une neutralité outragée en brandissant ma carte de presse comme une gousse d'ail devant un vampire ? Un peu ridicule, non ? En tutoyant d'emblée, les hommes politiques imaginent créer une complicité qui les préservera de la critique. Ils croient vous faire entrer dans le cercle magique de la connivence. C'est leur problème. Pourquoi chercher à les détromper ? Le journalisme est aussi une science du camouflage.
Je crois que ce manque de distance vient de ce que j’appellerais la starisation de nos sociétés modernes. Tout le monde veut être une star et a du mal à accepter de jouer les second-rôles en laissant la lumière des projecteurs aux autres. Les journalistes politiques désormais ont envie d’être au même niveau que les politiques, d’être leurs amis parce qu’ils considèrent que juste reporter l’information est moins valorisant que de la faire et d’être un des acteurs qui l’influence. C’est pourquoi les journalistes acceptent de moins en moins l’anonymat mais de plus en plus le tutoiement parce que cela renforce l’idée qu’ils sont non seulement importants mais indispensables puisqu’ils peuvent, à tout moment, affecter le destin d’un politique en influençant l’Opinion. Lorsqu’on tutoie le président, on ne devient pas nécessairement son copain mais on lui montre qu’on comprend qu’on est dans le même camp que lui, celui des puissants, des influenceurs qui doivent ménager et manager le peuple.

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