« Pour acquérir un style qui vous soit propre, par exemple, il faut bien connaître la langue. Et la langue, elle, ne vous appartient pas. Donc la mission première de l'école, c'est la transmission de la langue. Une langue est certes maternelle, donc on ne l'apprend pas qu'à l'école. Mais les nuances et les subtilités sont contenues dans la littérature que, précisément, l'école a pour mission de transmettre.
Or, aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Il y a un nombre considérable d'élèves en situation d'illettrisme jusque dans l'enseignement secondaire. On parle donc d'échecs lourds: un quart des élèves arrivent à la fin du primaire sans maîtriser l'orthographe, voire la lecture et l'écriture, mais en fait le diagnostic doit être radicalisé: ceux qui évitent l'échec lourd sont en situation de réussite légère. On voit aujourd'hui les Français divorcer d'avec leur propre langue. Celle-ci est de moins en moins bien parlée et connue. Et moins elle est parlée, moins les locuteurs ont la possibilité de faire valoir leurs possibilités de commencer quelque chose de neuf.
(...) L'adjectif découlant de «culture», aujourd'hui, ce n'est plus tellement celui de «cultivé», c'est celui de «culturel». C'est là justement que la possibilité même de l'enseignement véritable est remise en cause. Si tout est culturel, si la culture relève du «déjà là», du donné, et d'une ascèse, alors en effet l'école n'est rien d'autre qu'une garderie, un lieu où il s'agit de donner aux gens la capacité simplement de s'orienter dans le monde et d'exercer telle ou telle fonction professionnelle nécessaire à l'économie de la société. C'est pour cela que je trouve absurde qu'on dise que ce combat est dépassé. Enfin, [dans La Défaite de la pensée], en 1987, je voyais s'estomper la frontière entre la culture et l'inculture. Malheureusement, aujourd'hui, nous sommes peut-être arrivés au terme de
ce processus ». Alain Finkielkraut.

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