J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article du Monde hier sur Chirac et sa “retraite.” Il est difficile de ne pas se rendre compte à quel point la politique ou plutôt le pouvoir abîme et surtout mine une personne, surtout lorsque le rêve de sa vie était d’être président :
L'été a été rude. Pendant des mois, Claude Chirac avait redouté ce moment pour son père. "Il trouvera largement de quoi s'occuper, c'est un homme qui a énormément de centres d'intérêt", disait-elle, bravache. Avant d'ajouter, la gorge serrée : "Si Dieu lui prête vie."
L'homme d'affaires François Pinault a tout de suite vu les signes annonciateurs d'une dépression. L'ami du président a donc convié, au mois d'août et pour quinze jours, "Jacques et Bernadette", dans sa jolie maison de la chapelle Sainte-Anne, qui offre une vue imprenable sur la baie de Saint-Tropez.
Jacques Chirac n'était jamais allé chez Senequier, le café mythique des Tropéziens ? On alla y prendre un verre. Il s'inquiétait d'être moins populaire ? On lui offrit des bains de foule sur le port. A Paris, le téléphone sonnait moins ? On organisa des dîners entre "voisins" de villégiature – le financier Marc Ladreit de Lacharrière, la comédienne Candice Patou, l'éditeur Olivier Orban et sa femme, Christine, la grande prêtresse de la communication, Anne Méaux, le président du Sénat, Christian Poncelet, et quelques maires du cru, vieux "copains" du chiraquisme. Ils y virent un président emmuré dans un bavardage anodin.
Car Chirac se refuse à parler de lui-même. Son éditrice de toujours, Nicole Lattès, a bien obtenu, à la fin du mois d'octobre, un engagement pour un livre. Elle souhaiterait des Mémoires. Lui évoque un essai sur le dialogue des cultures et réclame des notes à son ancien secrétaire général, Frédéric Salat-Baroux. "Je ne le vois pas livrer ses souvenirs. Il faut avoir beaucoup de mémoire ou beaucoup de documents", glisse son vieux conseiller, Maurice Ulrich.
D'ailleurs, Chirac renvoie généralement tous ceux qui sollicitent ne serait-ce que des souvenirs, d'une phrase, presque toujours la même : "Le passé m'emmerde." Pierre Péan, auteur d'un livre personnel avec Chirac, revoit l'ancien président. Ils évoquent l'Afrique, la Chine. Presque jamais l'actualité et moins encore la politique intérieure.
De Nicolas Sarkozy, surtout, Jacques Chirac s'attache à ne pas dire le moindre mot : "Sarkozy a été largement élu et je respecte les institutions. Quel sens cela aurait-il que de commenter l'action de mon successeur ?" lâche-t-il à ceux qui l'interrogent. Les deux hommes se sont vus lors des enterrements de Claude Pompidou, de Pierre Messmer, au Musée Guimet et surtout en tête à tête le 17 septembre.
Chirac, qui a refusé de témoigner dans l'affaire Clearstream, n'a fait qu'une remarque à l'issue de leur entretien : "Décidément, on ne peut pas lui parler de Villepin sans qu'il s'énerve…" Pour le reste, il esquive.
Je me souviens de Bill Clinton qui essayait désespérément de grignoter chichement les dernières miettes de son mandat en travaillant plus (décidément cette expression ne me lâche plus) et disant que ce qui allait le plus lui manquait était non pas les énormes plus du job mais le job lui même. Chirac n’a pas envie de parler de son passé et pour je ne sais quelle raison cette envie de perdre la mémoire me rappelle Günter Grass et cette révolte silencieuse qu’on a contre sa mémoire lorsqu’on n’aime pas les souvenirs qu’elle évoque et les images qu’on nous renvoie. Bizarrement, je crois que Chirac a une chance inestimable d’être remplacer par Sarkozy parce que je pense que le contraste est tellement grand et les excès du Sarkozysme sont tellement flagrants que si le succès ne vient pas, l’histoire ne pourra qu’être clément avec Chirac en reconnaissant que même si il n’a pas eu assez d’audaces, il a résister à d’énormes tentations dont celle de croire qu’il pouvait tout réussir.
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