La passion doit-elle conduire toujours à la démesure pour être utile et surtout a-t-on le droit de dire tout n’importe comment lorsqu’on est sûr d’avoir raison ou qu’on sert une cause “juste ” ? La réponse est évidement non mais le fait qu’un universitaire et un intellectuel comme Alain Badiou ne semble pas le savoir est très grave. Pierre Assouline a un billet alarmant sur les dérives de ce dernier qui me force à me demander si aujourd’hui il n’est pas nécessaire non seulement de crier juste mais de cracher pour être entendu/ Morceau choisi :
Qu’un professeur de philosophie explique à ses étudiants dans une grande école de la République que l’élection présidentielle est une procédure irrationnelle permettant la répression autant que l’expression, phénomène relevant du fétichisme parlementaire propre à la “démocratie”, laquelle ne serait qu’une forme indifférente à son contenu, et que le vote n’est qu’une “convocation truquée de l’Etat“, pourquoi pas. Qu’il établisse une distinction philosophique entre le courage qui se manifeste avec persévérance dans la durée et l’héroïsme qui se traduit spontanément dans l’instant, autrement dit entre une vertu et une posture, on applaudit. Qu’il s’égare trivialement jusqu’à imaginer que “cette Cécilia dont il se pourrait qu’elle apporte des lumières inattendues en ce qui concerne les prétentions génétiques de son époux”, on en salive d’avance d’autant qu’on se demande bien de quoi il peut s’agir mais les voies de la philosophie sont elles aussi impénétrables. Qu’il traite la Ségolène de “tocarde”, on a lu pire, et sous sa plume même puisque quelques pages plus loin, au motif qu’elle serait symétrique à Tony Blair, il la traite de “blaireau“… Qu’il annonce le déplacement de feu le mur Est-Ouest sur un axe Nord/Sud, certainement mais il n’est pas le premier. Qu’il aille jusqu’à définir le sarkozysme comme “un pétainisme, présentant les abominations subjectives du fascisme (peur, délation, mépris des autres) sans son élan vital”, éventuellement, encore qu’il faille beaucoup solliciter l’inconscient des Français pour déceler les racines d’un pétainisme transcendantal (crise morale, déclin, propagande, racialisme et expérience paradigmatique des expériences étrangères) ou d’un pétainisme soft dans la subjectivité de masse qui a porté Sarkozy au pouvoir, et même en prévenant qu’il s’agit d’une analogie formelle et non d’une ressemblance. Qu’il affirme ne voir d’avenir radieux pour l’humanité que dans l’hypothèse communiste “en dépit des sombres expériences du siècle dernier“, on ne s’en étonne pas et on goûte la criminelle litote au passage. Qu’il prétende déceler la peur “sur la gueule des sarkozystes en goguette“, c’est inusité et troublant en de tels lieux. Qu’il mette sur le même plan au registre des séismes mondiaux “Juifs livrés au massacre, Africains livrés à la police, enfants chassés des écoles”, là ça commence à devenir inquiétant mais on se souvient que ce n’est pas la première fois sous sa plume.

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