«Ma mère a affronté le décès de mon père comme elle avait affronté la maladie. Elle a dit: «Il faudra bien que j'arrive à vivre toute seule.» Elle faisait encore beaucoup de choses elle-même: se lever, faire sa toilette, s'habiller. Mais il fallait lui rappeler de les faire, sinon elle oubliait. Je la trouvais par exemple égarée dans sa chambre ou plongée dans un article de journal, ne sachant pas quel moment de la journée c'était, alors que nous l'attendions à table pour le repas.
Il faut de la patience. Mais on la trouve. Comme avec un petit enfant qui veut vous aider à ranger la maison. Ça irait plus vite de l'asseoir quelque part et de tout faire sans lui. Mais il faut qu'il apprenne - ou, pour ma mère, qu'elle conserve ses facultés aussi longtemps que possible. (…) Il m'arrivait de m'énerver, bien sûr, de me fâcher pour une bêtise qu'elle avait faite. Après, je m'excusais: elle n'y pouvait rien, c'était en quelque sorte de ma faute. Ma mère voyait que ce n'était pas facile pour nous. Elle disait: «Il faudrait que je parte assez vite. Que je ne vous embête pas trop longtemps.» (…) Je suis contente de ce que j'ai fait. Ce sont des moments où le courant passe, où on dit des choses qu'on ne se serait jamais dites autrement, je l'avais déjà vu avec ma grand-mère. Et on n'est pas obligé de les affronter seul. Lorsqu'une aide est nécessaire pour certains gestes intimes, une personne proche n'est pas toujours le mieux à même de l'apporter et l'intervention de professionnels peut être précieuse.
J'ai agi par reconnaissance, oui. Mes parents m'ont beaucoup donné. Ils m'ont offert une éducation. Dans toute la mesure du possible, ils ont été justes avec moi; ils ont su accepter et me montrer leurs limites. (…) La mort peut être quelque chose de naturel, ce n'est pas forcément un événement violent. Il y a de la violence, bien sûr. Mais pas seulement. A mon sens, c'est surtout un moment fort, très fort de la vie.» Sylvie Arsever, “Ma mère, comme un petit enfant.”

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